… mes ennemis, je m’en occupe moi-même. Telle aurait pu - ou dû ? - être la devise de Jean-Paul Jeanneret (JPJ pour les intimes). Ironie du sort : celui qui s’était fait une spécialité managériale de tenir à l’écart tous ceux qui ne partageaient pas son avis - et ils étaient quelques uns - s’est fait mettre au rancart par celle avec laquelle il n’était pas d’accord lui-même. Que le prince de l’ostracisme autocratique se fasse virer par la reine du discours opportuniste a d’ailleurs largement retenu l’attention de la foule des villageois. Et causé un émoi certain dans un service dont les cadres se considéraient souvent comme un état dans l’Etat.
Ce n’était un secret pour personne : entre le chef du service de la santé publique et sa ministre de tutelle (JPJ aimait bien rappeler à SES administrés que le SCSP était leur « service de tutelle »), ce n’était pas l’amour fou. Logiquement, entre ces deux personnes de pouvoir, les rapports ne pouvaient être que tendus. Toutefois, rien ne laissait présager que le règne sans partage que JPJ exerçait depuis 2002 sur la santé neuchâteloise trouverait un pareil épilogue. Rien n’indiquait non plus que c’est à une camarade de parti l’on devrait une mesure que le très radical et très consensuel Roland Debély n’a jamais osé prendre, au grand dam de ses conseillers personnels.
Quoi qu’il en soit, la destitution de son altesse JPJ 1er est une bonne occasion de faire le bilan de ce règne dont le dénouement a été accueilli avec un certain sentiment de soulagement par bon nombre de professionnels de la santé. Mais aussi avec quelque inquiétude. Que le politique remette l’administration à sa place, voilà une mesure que personnellement je réclamais depuis longtemps. Mais pas à la suite d’un coup de sang qui exhale une odeur fétide de crise égotique. J’eusse préféré que cela se produise à la suite de cet audit du fonctionnement du service de la santé publique que j’appelais de mes vœux dans le livre que j’ai consacré en 2009 à la santé dans notre canton. Je regrette beaucoup que la querelle de personnes prenne le pas sur le constat documenté du mauvais fonctionnement d’un système.
Car tout le monde s’accordera, je crois, pour admettre que le système de santé neuchâtelois est à la fois inefficace et coûteux. Or, ce piteux état, nous le devons très largement à l’action délétère de JPJ.
Pour commencer, c’est à son éminence JPJ que nous devons la mise en place en 2006 de cette organisation d’aide et de soins à domicile connue sous l’appellation ridicule de NOMAD. Cette restructuration bâclée s’est opérée au détriment des collaborateurs - qui se sont largement épuiés à la tâche sans que cela ne suscite trop d’émotion de la part de l’appareil politico-administratif - et NOMAD se trouve aujourd’hui au bord du dépôt de bilan.
Deux ans plus tard, c’est au Centre Neuchâtelois de psychiatrie CNP de voir le jour, avec pour objectif de « décloisonner les institutions psychiatriques pour que le patient soit suivi à l’avenir par une seule autorité médicale et déplacer une partie de l’activité stationnaire vers l’ambulatoire ».
Ici aussi, la restructuration en cours se fait dans la douleur et au détriment des soignants, quand ce n’est pas des patients. Ce qui est normal dans la mesure où le CNP - comme NOMAD - est l’expression d’une fixation technocratique qui tient lieu de politique sanitaire, JPJ partant du principe que créer des superstructures étatiques (rachat et réunion par l’Etat des divers organismes ou sites chapeautés par des conseils d’administration et des directions générales) va automatiquement se traduire par une amélioration de l’efficacité et de l’efficience du système.
Le dernier haut fait de JPJ - son requiem, peut-être - c’est l’élaboration en 2010 de la Loi sur le financement des EMS (LFinEMS). Cette Loi n’est pas encore entrée en vigueur (elle le sera au 01.01.2012) que déjà certains EMS sont menacés de cessation d’activité ! Elaborée par JPJ et son adjoint Yves Grosclaude, cette disposition légale procède de la même obsession pour l’étatisation des éléments du système sanitaire. Avec, en plus, une volonté personnelle de mettre les EMS privés au pas en les dépossédant du financement nécessaire à la fourniture des prestations que le service prétend garantir à la population.
De toute évidence, JPJ aura été un grand travailleur ; il avait l’étoffe d’un bâtisseur. Au final, il n’aura été qu’un triste fossoyeur. La faute à une incapacité de sa part de développer une vision systémique et à une obsession pour l’étatisation - JPJ préférait le néologisme de « cantonalisation » - du système. Appliquant des solutions simples, voire simplistes, aux problèmes complexes, il manquait aussi à JPJ la flexibilité nécessaire pour se remettre en question et accepter des avis différents des siens. Il m’avait d’ailleurs confié que cela lui posait un problème éthique de discuter avec des personnes avec lesquelles il avait un litige… Quand à ses capacités de communication, elles étaient notoirement insuffisantes pour une assumer valablement une responsabilité telle que la sienne.
Alors que notre canton souffre de déficit structurel (trop d’Etat), JPJ aura été le chef de service qui aura le plus contribué toutes ces dernières années à renforcer le rôle et l’influence de l’Etat. En se rendant indispensable, à la façon d’un pompier pyromane.
Alors, pas d’angélisme : JPJ n’était pas, à mes yeux, un fonctionnaire compétent injustement mis à l’écart par une Conseillère d’Etat peu avisée. Il était un autocrate dénué de vision systémique dont l’action laissera malheureusement une trace durable sur les finances de l’Etat en raison des inefficaces structures étatiques qui portent sa marque de fabrique. Qu’il ait été démis de sa fonction de manière manifestement cavalière n’y change rien. Le mal est fait.